Une arche pour le Québec

À la rescousse de nos produits ancestraux.

Une arche pour le Québec
par foodlavie 25 janv. 2019

Tandis que leur avenir est en péril, ils sont quelques irréductibles à tenter de sauver les races et semences de notre patrimoine. Car les fruits et légumes qui en sont issus ont ceci de particulier qu'ils ont pratiquement disparus de nos étals. Un article de Sophie Lachapelle.

Chaque année depuis 6 ans, lorsque le printemps pointe son nez, le Jardin Botanique de Montréal est envahi de chercheurs d’or. Mais leurs pépites n’ont pas d’éclat doré et ne brillent pas au fond des rivières, ce sont plutôt des graines... des semences patrimoniales. Pour ces visiteurs, la « Fête des semences » est l’occasion d’acheter auprès des entreprises spécialisées, les semencières, ces biens précieux qu’à la saison des récoltes, ils auront transformés en trésors. Car ces fruits et légumes ont ceci de particulier qu'ils ont pratiquement disparus de nos étals.

Depuis quelques années, on remarque un intérêt grandissant pour la préservation des semences et des races patrimoniales. Il faut dire que celles-ci sont non seulement rares, mais aussi uniques.« Ces semences nous sont propres, explique Walid Touabti, coordonnateur de Communiterre, organisateur de la Fête des semences. Car ces plants se sont au fil du temps, adaptés à la terre et au climat du Québec pour refléter notre réalité. » Il en est de même pour les races patrimoniales québécoises, qu’on retrouve essentiellement dans la province. En 1999, le gouvernement du Québec a d’ailleurs décidé de légiférer pour protéger trois races animalières: la vache Canadienne, le cheval Canadien et la poule Chantecler.

À raison, car leur situation était critique. Les vaches Canadiennes sont passées de 300 000 en 1850, à 6 000 en 1983 et à peine 150 femelles, à la fin des années 1990. Les deux autres races patrimoniales, le cheval Canadien et la poule Chantecler, ont connu un sort similaire. Les semences n’ont pas eu plus de chance, à l’échelle locale, comme mondiale. L’organisation des Nations Unies estime que trois quarts des variétés cultivées dans le monde a disparu depuis le siècle dernier. Seulement pour les courges canadiennes, plus de 200 seraient disparues ou sur le point de disparaître.

Pour Bobby Grégoire, président de Slow Food Montréal, laquelle soutient la sauvegarde de la biodiversité, les enjeux sont nombreux. « D’une part, il a été scientifiquement prouvé qu’un patrimoine génétique diversifié nous permet de mieux résister aux intempéries majeures, aux maladies ou à la prolifération de certains insectes. » 

« Mais il y a plus : les races et semences ancestrales témoignent de notre savoir-faire et appartiennent à notre histoire. »

La vache Canadienne, par exemple, est arrivée au tout début de la colonie, en 1608. La bête à robe brune aux fondus de noirs a contribué à forger le pays. « En plus d’être une bonne vache laitière et de donner une excellente viande, très persillée, elle est résistante au froid, explique André Auclair, président de la Fédération des producteurs de races patrimoniales du Québec. Et comme elle est aussi très forte, elle était utilisée par les pionniers pour déterrer les souches. » Il rapporte que les aliments qu’on en tirait étaient très recherchés. Au début du 20e siècle, l'hôtel Waldorf Astoria de New York vantait sur son menu les mérites du lait et du fromage provenant de son propre troupeau de vaches Canadiennes.

Idem pour le fameux melon de Montréal. Produits à Notre-Dame-de-Grâce (entre autres par une certaine famille Décarie...), ces immenses melons au goût de muscade étaient si réputés qu’ils étaient exportés à Boston, Chicago et New York. Une seule tranche valait le prix d’un steak.

Quant à la poule Chantecler, elle était réputée pour sa chair goûteuse et pour être « une bonne pondeuse d’hiver ». Développée par les moines de la trappe d’Oka, elle est était notamment servie à l’hôtel Reine Élizabeth, qui lui aussi en vantait les mérites sur son menu.

Alors pourquoi, si elles avaient une telle réputation, ces races et semences se sont-elles pratiquement éteintes ? L’industrialisation est pointée du doigt. « Les animaux patrimoniaux ont une croissance plus lente et sont moins rentables à produire, explique André Auclair. Et il y a eu une spécialisation des races. Les éleveurs se sont mis à favoriser celles produisant plus d’œufs ou de lait ou encore celles donnant plus de chair. Les races d’autrefois étaient plus polyvalentes et convenaient bien aux petites exploitations, moins à la production industrielle. »

La machinerie a aussi eu un impact majeur. « Les producteurs ont préféré les variétés plus uniformes, qui s’adaptaient mieux aux machines agricoles, dit Lyne Bellemare, coordonnatrice de l’organisme Semences du patrimoine. Et l’avènement du transport sur de longues distances a un effet important, en donnant l’avantage aux fruits et légumes résistant mieux au voyage. » Finalement, le goût des consommateurs n’est pas à négliger : une tomate bien ronde et d’un rouge uniforme a son charme aux yeux de plusieurs !

Si les impératifs commerciaux ont eu les effets qu’on connaît, on a heureusement vu émerger plusieurs initiatives de sauvegarde. Créée en 2005, la Fédération des producteurs des races patrimoniales offre du support aux fermiers. « La loi a attisé l’intérêt des producteurs pour ces races, c’est bien. Mais il fallait un plan de sauvegarde, savoir où se trouvaient les animaux reproducteurs, leur lignée, etc. », explique Alain Auclair.

« Nous avons créé une arche de Noé virtuelle », Alain Auclair

Car pour que les animaux survivent, les producteurs doivent pouvoir faire proliférer leur élevage et... en tirer un gagne-pain. C’est dans cet esprit que travaille Slow Food, en développant l’Arche du Goût, laquelle recense les semences et races à protéger, mais qui a également fondé les Sentinelles, un programme qui aide les fermiers à les commercialiser.

À l’heure actuelle, les éleveurs de chevaux Canadiens, avec 300 exploitations, se portent relativement bien. Le bovin Canadien regroupe quant à lui 20 producteurs, mais on recense seulement 200 vaches de races pures. Pour le moment, quelques rares veaux sont élevés pour la viande, mais les éleveurs vendent essentiellement le lait de l’animal et les fromages qui en sont tirés : le 1608 et l’Origine, de Charlevoix, de même que le Pied-de-vent et la Tome des demoiselles, des Îles de la Madeleine. Les éleveurs comptent obtenir une appellation réservée d’ici la fin de 2013. L’association songe aussi à déposer éventuellement une demande d’appellation réservée pour la viande de vache Canadienne.

Quant à la poule Chantecler, on en est aux balbutiements. Pour le moment, on compte 40 producteurs, dont 10 ont obtenu des quotas pour la vente d’œufs et de chair. Mais la vente à large échelle n’a pas encore débuté. D’une part, la Fédération en est à peaufiner sa demande d’appellation réservée, dont l’objectif est de garantir le respect de certains critères de production : les poules Chantecler ont des caractéristiques précises. « Les producteurs sont en train de monter leur infrastructure, explique André Auclair. Il faut s’assurer d’avoir suffisamment de volailles à vendre – on ne veut pas créer une demande qu’on ne pourrait pas satisfaire. Nous comptons arriver dans les boucheries en 2013 ou 2014. » Mais les restaurants sont déjà au rendez-vous. En décembre dernier, Le Renoir de l’Hôtel Sofitel à Montréal a été le premier à le remettre à son menu. On peut parier que d’autres emboiteront le pas dès que possible.

Du côté végétal, il reste aussi encore beaucoup à faire. Les banques de semences, qui préservent des échantillons congelés, jouent un rôle central. C’est ainsi qu’après 17 années de recherche, on serait parvenu à sauver le melon de Montréal, grâce à une banque de semences de l’Ohio, qui aurait conservé des échantillons des fameuses graines.

Il existe aussi une banque de semences au Canada. Mais les banques ne sont pas la solution à tout. Il est même parfois difficile pour les agriculteurs de se voir confier des graines, tellement celles-ci sont rares. C’est pourquoi Semences du patrimoine a lancé en 2008, auprès du grand public, un programme pour « adopter » des semences. Moyennant un don de 250 $, elle plante les graines, en tire les fruits, puis les graines. La moitié d’entre elles sera à nouveau congelée (pour étoffer la banque) et l’autre, vendue au public.

Mais il faut semble-t-il aller au-delà. « Les banques sont importantes, mais il est encore mieux que nous continuions à cultiver les semences. D’abord, la population en profite, mais ensuite, ces grains continuent à s’adapter à l’environnement.», dit Lyne Bellemare. Selon elle, la population a un rôle essentiel. « Tant qu’à reproduire un supermarché dans sa cour, pourquoi ne pas avoir des plants uniques ? », fait-elle valoir.

Coup de pouce intéressant : la prolifération des semencières spécialisées dans les grains ancestraux. Celles-ci sont désormais une douzaine au Québec. Et certaines d’entre elles organisent aussi des activités de sensibilisation.

Car pour plusieurs, une partie de la solution réside dans l’éducation. André Auclair compte inaugurer d’ici peu un centre d’interprétation des races et semences patrimoniales. Situé à Saint-Paulin, aux portes de la Mauricie, ce sera le premier du genre au Québec. « C’est important de faire savoir aux gens que ces races ont existé et exis-tent encore et qu’il faut les conserver pour les générations futures, dit-il. Ça enrichit notre culture. Nos ancêtres se sont nourris de ces bêtes et ils ont survécu grâce à elles. Et donc nous aussi. Elles font partie de notre ADN. »


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